L’annonce de la vente d’Asteelflash, deuxième sous-traitant européen en chiffre d’affaires, a sonné comme un coup de tonnerre dans le paysage de l’électronique française. Gilles Benhamou, PDG d’Asteelflash, explique à Jean-Pierre Della Mussia, les raisons de cette décision.

JPDM : Asteelflash est pour les observateurs de l’électronique, une société française qui a réussi, dans un secteur difficile, celui de la sous-traitance, à faire passer son chiffre d’affaires de zéro en 1999 à 1 milliard de dollars en 2018, et cela avec une stratégie claire. Elle constitue en outre un exemple emblématique d’une réussite « malgré tout », à savoir dans un contexte économico-social français peu favorable. À ce que l’on sache, vous ne faites pas de pertes. Dès lors, si ce n’est pas pour des considérations personnelles (vous êtes directement ou indirectement l’actionnaire principal de la société), pourquoi une vente de votre société, qui plus est à une société taïwanaise mais avec headquarter en Chine.

GILLES BENHAMOU

Gilles Benhamou : Si, justement, il y a des considérations personnelles en jeu. J’ai créé cette société en 1999, mais j’ai aujourd’hui 65 ans. Il me faut songer à la suite, à savoir pérenniser l’offre de services et l’élan de croissance actuels. Je me donne trois ans pour mettre en place ce qui convient le mieux dans cet objectif.

Trois types de solutions me sont apparus acceptables :

Faire reprendre Asteelflash par une société d’investissement de long terme, capable de s’impliquer dans l’aspect industriel du projet. Mais ce type de société n’a pas de véhicule capable de prendre en charge des problèmes industriels. En outre, l’électronique au sens large pourrait les intéresser, mais pas ce qui est proche du hardware. Enfin je souhaite ne plus être impliqué, du moins autant, dans la société d’ici à trois ans. Or pour eux, une société sans dirigeant est un épouvantail. Ils ont peur des incertitudes, comme tous les financiers d’ailleurs.

La deuxième solution aurait été de faire un LBO. Mais les sociétés spécialisées achètent des sociétés pour les revendre au bout de trois à cinq ans en faisant des plus-values. Ce n’est pas satisfaisant pour des clients tels que les nôtres, en particulier si l’on veut que leur confiance s’installe durablement avec nous. Notre culture d’entreprise ne peut pas changer du jour au lendemain. En outre, même problème que précédemment, le hardware électronique ne les intéresse guère.

Force a donc été de constater qu’il n’y avait pas d’ « outils » en France pour assurer des continuités industrielles pour une société comme la nôtre.

Restait donc la troisième solution : trouver un industriel ou une holding industrielle qui nous reprenne avec une vision à au moins 10 ans. Nous n’en avons pas trouvé en Europe. Nous n’avons pas cherché aux États-Unis car les sociétés américaines n’ont pas besoin d’une implantation européenne comme la nôtre : les plus intéressés y sont déjà. Par contre, nous avons trouvé un groupe de sous-traitance taïwanais, ni trop gros ni trop petit (cinq fois notre taille), dynamique, qui aimerait passer à une échelle supérieure en Europe, zone qu’il connaît peu. C’est USI, filiale du groupe taïwanais ASE spécialisé dans l’assemblage de semiconducteurs. Ils ont les moyens financiers de progresser. Ils sont prêts à laisser une indépendance totale à une filiale européenne. Il est en particulier certain qu’avec eux mon successeur sera européen, si possible français, car ils tiennent, dans chaque partie du monde, à ce que le responsable de leur filiale ait une culture locale. La complémentarité des intérêts m’a paru évidente et c’est donc avec eux que nous avons négocié. Nous sommes en outre complémentaires concernant l’importance de nos affaires : ils traitent essentiellement des affaires à plus de 50 millions de dollars alors que nous sommes la plupart du temps en dessous de ce seuil. ASE/USI, comme Asteelflash, ont enfin toutes les deux des origines familiales, ce qui nous rapproche.

Du personnel d’USI va-t-il venir en Europe ?

Gilles Benhamou : Pas plus de deux personnes : une pour mettre en œuvre les synergies et la communication, et une autre pour le suivi financier.

Pourquoi le vrai nom d’USI est-il « USI (Shanghai) » ?

Gilles Benhamou : Parce qu’USI a des usines et des actionnaires minoritaires en Chine et que la société est cotée à Shanghai. Mais mes interlocuteurs sont essentiellement à Taiwan. M Jason, le fondateur, vit à Taiwan.

Les secrets des designs que l’on vous confie en Europe ne risquent-t-ils pas de passer en Chine ?

Gilles Benhamou : USI, comme tous les grands sous-traitants, a des règles strictes en matière de confidentialité, et nous aurons les mêmes. Moi-même, lorsque je me rends dans une usine chinoise, je n’ai pas accès à certaines parties de l’usine.

Dans tous les cas de figure, est-ce que ce sera bien à vous de choisir votre successeur ?

Gilles Benhamou : Oui, et c’est d’ailleurs un gros challenge.

Garderez-vous votre usine chinoise ?

Gilles Benhamou : Oui, car nous y sommes organisés suivant nos besoins, ceux qui correspondent à des affaires de l’ordre de 10 à 20 millions de dollars. USI est plus orienté sur des affaires d’un montant de l’ordre de 200 millions de dollars.

Nous garderons aussi nos autres usines étrangères. Cela nous permettra de continuer à accompagner  nos clients à l’export pour satisfaire leurs besoins.

Cet achat par USI aura-t-il des avantages pour les clients européens actuels ?

Gilles Benhamou : Certainement. Asteelflash dispose d’une trentaine d’ingénieurs. USI bénéficie, lui, du centre de R&D d’ASE/USI d’un millier de personnes. La société propose ainsi un catalogue de petits modules réalisant des fonctions standards banalisées, en particulier en télécoms. Nos clients pourront les intégrer dans leurs designs ; cela leur fera gagner du temps. Ils pourront aussi éventuellement bénéficier de technologies que nous ne proposons pas aujourd’hui.

Y a-t-il encore des obstacles à franchir avant le rachat définitif ?

Gilles Benhamou : Nous avons encore besoin d’acquérir une approbation officielle de l’opération dans différents pays, notamment concernant les problèmes  de concurrence. Mais il ne devrait  pas avoir de difficultés compte tenu de notre taille.

Propos recueillis par Jean-Pierre Della Mussia, conseiller éditorial de VIPress.net.