Sept géants technologiques alertent l’Europe : « Il y a urgence à agir ! »
Dans une tribune publiée simultanément dans la presse économique de huit pays européens, les Pdg d’ASML, Airbus, Ericsson, Mistral AI, Nokia, Bosch et Siemens lancent un appel urgent aux instances européennes pour enrayer le décrochage compétitif de l’Europe face aux États-Unis et à l’Asie.
Le constat est sévère et les signataires ne mâchent pas leurs mots : « L’Europe perd chaque jour de sa compétitivité mondiale. » Cette tribune cosignée par les dirigeants de sept entreprises technologiques européennes majeures (ASML, Airbus, Ericsson, Mistral AI, Nokia, Bosch et Siemens) représentant ensemble 417 milliards d’euros de chiffre d’affaires, près de 1100 Md€ de capitalisation boursière, plus de 957 000 emplois dans les hautes technologies, 40 Md€ annuels de R&D et 213 000 brevets, pose un diagnostic sans concession sur l’état de la compétitivité européenne.
Le contexte est celui d’une double révolution, géopolitique et technologique, qui s’accélère à une vitesse sans précédent. Semi-conducteurs, connectivité avancée, aérospatiale, défense, intelligence artificielle : ces secteurs détermineront la puissance économique et la souveraineté technologique du continent pour les décennies à venir. Or, l’Europe peine à transformer ses atouts – des talents, des écosystèmes et des technologies de premier plan – en capacité d’action à grande échelle.
Les obstacles sont bien identifiés : des marchés fragmentés, une concurrence étrangère massivement subventionnée disposant d’un fort ancrage sur le marché européen, et surtout une réglementation jugée « étouffante, inutilement complexe et souvent redondante ». L’exemple de l’IA est symptomatique : plus de trois ans après l’émergence de ChatGPT, l’Europe débat encore de cadres réglementaires tandis que ses concurrents déploient déjà l’IA dans des systèmes physiques et la robotique. Les signataires plaident pour une approche inverse, à savoir « façonner les normes de demain en les concevant et en les déployant », plutôt que de réglementer avant d’innover.

En plus de leur tribune commune, les Pdg d’ASML, Airbus, Ericsson, Mistral AI, Nokia, Bosch et Siemens ont fait passé le message directement à Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne – © Commission européenne
Face à ce constat, la tribune formule des recommandations concrètes. Sur la réglementation d’abord : simplifier et alléger le cadre numérique européen pour en faire des « garde-fous flexibles » plutôt que des contraintes rigides, tout en préservant la liberté contractuelle indispensable au développement des données et de l’IA industrielle. Sur le financement ensuite : mobiliser des politiques publiques coordonnées avec les stratégies nationales pour soutenir des projets phares et catalyser les capitaux privés, notamment via la pleine réalisation de l’Union de l’épargne et de l’investissement. Sur la compétitivité enfin : réformer les régimes de concurrence et de fusions-acquisitions pour permettre les consolidations stratégiques nécessaires à une compétition à l’échelle mondiale.
Les signataires insistent également sur deux priorités transversales : la souveraineté technologique, qui passe par la création et le contrôle de la propriété intellectuelle et non par sa simple consommation ; et une stratégie géo-économique unifiée, avec la création d’un forum permanent de dialogue entre dirigeants politiques et économiques, ancré dans la réalité des marchés mondiaux.
Si la tribune salue les premières initiatives de la Commission européenne sous la présidence d’Ursula von der Leyen, notamment les rapports Draghi et Letta, elle appelle à passer résolument de l’ambition à l’exécution. L’objectif est bâtir des écosystèmes stratégiques complets, de la recherche aux champions mondiaux, et déployer à grande échelle les technologies de nouvelle génération.
Comme l’a indiqué Christophe Fouquet, Pdg d’ASML, dans un post LinkedIn, seulement 1% des plus de 32 milliards d’euros de ventes annuelles d’ASML provenait de la région EMEA en 2025, alors que l’Europe représente près d’un quart de la demande mondiale. « Ce n’est pas parce que l’Europe manque d’idées ou d’ambition, mais parce que l’échelle, la rapidité et les écosystèmes comptent, et l’Europe a pris du retard dans des domaines au-delà de la recherche et de l’équipement », écrit-il.
Pendant ce temps, d’autres régions du monde construisent des écosystèmes complets d’IA et de semi-conducteurs, de bout en bout, ancrés dans une demande réelle de marché. Face à cette dynamique, Christophe Fouquet est catégorique : « L’Europe ne peut pas se permettre de regarder depuis la touche. Nous avons besoin de concentration, d’exécution et d’échelle – et nous en avons besoin maintenant. »


