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Pénurie de composants : les acteurs de la filière française font le point

Pénurie de composants : les acteurs de la filière française font le point

Fabricants, distributeurs et sous-traitants de la filière électronique se sont récemment réunis dans le cadre d’un événement organisé par le SPDEI, le syndicat français de la distribution de composants électroniques, afin de dresser un point précis sur l’état actuel de la chaîne d’approvisionnement en composants électroniques. Voici ce qu’il en est ressorti.

Il y a quelques semaines s’est déroulée une conférence web organisée par le SPDEI, le syndicat français de la distribution de composants électroniques, avec pour thématique « la distribution électronique au cœur des grands enjeux industriels ». Outre une présentation de Rémi Bastien centrée sur les opportunités offertes par l’industrie automobile pour bâtir une filière forte de l’électronique de puissance en France et sur laquelle nous reviendrons dans un prochain article, ce webinaire était articulé autour d’une table ronde animée par Pascal Fernandez, président du SPDEI, et regroupant des fabricants de composants (CSI Sud-Ouest – Groupe Cimulec, Würth Elektronik), des distributeurs (Arrow, TTI) et un sous-traitant (Alliansys). Le tout sous le regard attentif de Julie Galland, sous-directrice de l’électronique et du logiciel au sein du service de l’économie numérique de la DGE (Direction Générale des Entreprises), qui s’est exprimée en clôture de cette conférence web (voir en fin d’article).

Dans son introduction, Pascal Fernandez a tout d’abord dressé un panorama général de l’industrie électronique en France soulignant en premier lieu « l’action assez remarquable des pouvoirs publics » que ce soit au plus fort de la crise, pour protéger les entreprises du secteur, ou en sortie de crise, avec la mise en œuvre de plans de relance et de soutien.

La pénurie au cœur des préoccupations

Mais compte tenu de la situation actuelle et de la médiatisation de l’impact de la pénurie de semi-conducteurs sur l’industrie automobile européenne jusqu’au plateaux des JT des grandes chaînes TV, la table ronde s’est tout naturellement portée sur cette thématique.

Pascal Fernandez, président du SPDEI

« La pénurie fait rage à tous les étages, alors que les prises de commande et le book-to-bill sont à des niveaux très élevés depuis 3 ou 4 mois. Comment, dans ces conditions, honorer ces commandes ? », déplore ainsi Pascal Fernandez, qui s’attend à une forte croissance du marché en 2022 tirée par les secteurs industriels et de l’automobile.

On assiste d’ailleurs à des investissements records en matière de capacité de fonderie de semi-conducteurs. Mais le problème de l’Europe, c’est la spécificité de ses marchés applicatifs – pour simplifier, l’industriel et l’automobile – avec des volumes limités par rapport aux applications grand public (téléphonie mobile, informatique, etc.) dont les équipements sont produits en Asie, en particulier en Chine. Ce qui fait que notre continent a bien du mal à se faire entendre des fondeurs chinois et taïwanais, pour l’essentiel.

Cela met en exergue la nécessité de constituer une industrie forte du semi-conducteur en Europe dédiée à nos marchés spécifiques. La seule bonne nouvelle réside, finalement, dans la prise de conscience actuelle – et cela, à tous les niveaux – de l’importance stratégique de l’électronique en général, et des semi-conducteurs en particulier.

Les prix et les délais de livraison flambent

Un état d’esprit général partagé par Eric Burnotte, président du Snese, le syndicat des sous-traitants en électronique qui regroupe plus de 500 entreprises en France, et directeur général d’Alliansys. « Nous vivons actuellement une période fort complexe avec, d’un côté, une grande visibilité du marché avec des prises de commande jusqu’en 2022, et, de l’autre, nous devons faire face à des prix très fluctuants et des délais de livraison qui explosent », précise-t-il, avant d’ajouter : « Cela génèrent inévitablement des tensions entre les sous-traitants et leurs clients dont certains, il faut bien l’avouer, ne sont pas vraiment compréhensifs. Et puis, il ne faut pas oublier que l’on sort à peine d’une crise sanitaire qui n’a pas été simple à gérer. »

Olivier Flamand, directeur des ventes d’Arrow pour la France

Pour Olivier Flamand, directeur des ventes d’Arrow pour la France, il ne fait aucun doute que le marché sera très tendu au moins jusqu’en fin d’année. Au point que certains clients commencent déjà à vouloir sécuriser leurs commandes sur le long terme. « Il y a des produits en allocation sans le dire », souligne-t-il. Et M. Flamand de mettre des chiffres pour quantifier l’ampleur de la pénurie de composants. « Nous constatons des délais de livraisons pouvant atteindre 30 à 40 semaines, voire davantage sur certains composants. Ces délais continuent d’ailleurs d’augmenter pour la plupart des composants, à l’exception de quelques types de composants pour lesquels les délais semblent se stabiliser. Mais pour aucun, on ne constate de baisse. C’est réellement une tendance générale que l’on observe, sur tout type de technologies et sur tout type d’applications, ce qui est exceptionnel », précise-t-il. La période qui arrive s’annonce donc fort compliquée avec des prix qui continuent de grimper et, chose assez rare, avec « une application immédiate de cette augmentation », selon M. Flamand.

Situation difficile également du côté des passifs et des PCB

De son côté, Philippe Corblin, directeur général de TTI France et Afrique du nord, met en avant la situation préoccupante des composants passifs, électromécaniques et d’interconnexion. « On parle beaucoup des semi-conducteurs et moins des passifs et des produits d’interconnexion mais il y a également des soucis de ce côté en matière de délais de livraison. Si pour les applications industrielles, les délais sont certes longs mais pas exceptionnels, autour de 20 ou 22 semaines, pour l’automobile, nous constatons des délais dépassant généralement les 30 semaines. Et les nouvelles récentes provenant de Malaisie [détérioration de la situation sur le front de la crise sanitaire qui ralentit la production de composants passifs, NDLR] risquent encore de dégrader la situation au second semestre 2021. En connectique, nous constatons aussi des problèmes concernant les prix des matières premières et les délais de livraison », explique M. Corblin. « C’est vraiment très compliqué de respecter les délais et de proposer des prix raisonnables en ce moment », résume-t-il.

Thomas Loos, président de Würth Elektronik France

La connectique semble toutefois un peu épargnée. « Nous sommes tout de même un peu moins impactés pour ce qui concerne la connectique car les usines de connecteurs gèrent mieux la situation en Europe. La connectique est aussi un marché plus stable, moins spéculatif, avec des augmentations de prix moins fortes, tempère ainsi Thomas Loos, président de Würth Elektronik France. On constate tout de même un fort niveau de commandes et un book-to-bill de 1,4 particulièrement élevé et assez rare dans le secteur de la connectique pour débouchés industriels. »

Quid de la situation du circuit imprimé ? Eric de Ponthaud, directeur général de CSI Sud-Ouest – Groupe Cimulec, rappelle tout d’abord que le principal marché du PCB en Europe reste l’Allemagne, avec une orientation très automobile, devant l’Autriche et la Suisse, plutôt axées sur la santé et les solutions miniaturisées, suivies de l’Italie, de la Grande-Bretagne et de la France. Dans le domaine du circuit imprimé, dont le principal secteur applicatif en France – tout comme outre-manche – reste l’aéronautique et le militaire, la problématique se fait sentir depuis le début de l’année 2020, principalement au niveau des approvisionnements de matières (stratifiés, cuivre, résines, etc.) et de l’augmentation des prix. « Quand on a une augmentation du prix des matières de 15% et que le ratio du coût des matières sur le coût total du circuit imprimé est de l’ordre de 20 à 25%, l’impact sur le prix de nos produits est important », souligne M. de Ponthaud.

Relations mises à mal entre les acteurs de la supply chain

Face à cette pénurie généralisée, les relations entre fournisseurs de solutions et donneurs d’ordre ont malheureusement tendance à se tendre. « Certains clients ne prennent pas encore la mesure de la situation actuelle et le fait que leurs acheteurs ne soient plus des techniciens mais désormais des commerciaux n’arrange rien à l’affaire, même si je reconnais que la position d’acheteur n’est pas toujours confortable. La situation se complique également car certains clients achètent de plus en plus au dernier moment », déplore ainsi Eric Burnotte, qui insiste sur les efforts qui ont déjà été fait, et qui restent à faire, pour améliorer la compréhension mutuelle des problématiques de chacun à tous les niveaux de la chaîne d’approvisionnement. « Mais les efforts de pédagogie que nous faisons – et ce séminaire s’inscrit dans ce cadre – commencent réellement à porter leurs fruits puisque certains clients nous passent des commandes pour 2022. C’est vraiment important pour nous que nos clients nous fassent part de leurs prévisions, mais il y a encore du travail car tous ne le comprennent pas, malheureusement », observe-t-il.

Pour sa part, Thomas Loos constate qu’en connectique, « certains clients ont bien pris conscience de nos difficultés et jouent le jeu en passant des commandes pour 2022, voire 2023. » Mais le gros problème reste ce phénomène d’allocations sur les matières premières.

Des mois à venir plus difficiles encore ?

Philippe Corblin, directeur général de TTI France et Afrique du nord

En attendant, les mois à venir risquent d’être compliqués à gérer pour les fournisseurs de solutions électroniques. « Pour le moment, nous ne constatons pas d’effet de doubles ou triples commandes mais si la situation perdure, certains clients pourraient être tentés. J’insiste vraiment sur le fait qu’il important que nos clients nous donnent leurs prévisions d’activité. Mais la grosse problématique est vraiment la gestion des délais de livraison trop importants. Autant, c’est notre job de traiter des délais de moins de 20 semaines, autant, c’est très compliqué pour nous de composer avec des délais de 30 ou 40 semaines », prévient Philippe Corblin.

Quant à Olivier Flamand, il s’interroge en constatant que les carnets de commandes sont remplis pour le 3è trimestre alors que c’est un trimestre habituellement faible dans un cycle normal. « Dans une situation normale, je serais ravi, bien évidemment, mais on peut se poser la question de savoir s’il s’agit ici d’un phénomène de rattrapage, d’anticipation, ou s’il faut s’attendre à un dernier trimestre 2021 encore plus fort. Auquel cas, la situation de tension serait encore plus problématique que maintenant », s’inquiète-t-il.

Eric de Ponthaud, directeur général de CSI Sud-Ouest – Groupe Cimulec

Eric de Ponthaud, pour sa part, constate que dans le domaine du circuit imprimé, 30% du parc installé de la production en France n’est pas utilisé en ce moment, alors qu’il y a de forts développements dans le secteur de l’automobile. « Certes, nous sommes plus chers qu’une production chinoise mais il faut que les donneurs d’ordre raisonnent en coût global car, sur ce point, la différence de coût s’estompe grandement », argumente-il.

Les conséquences du fabless mis en place au tournant des années 2000

Plus globalement, la situation actuelle résulte d’une longue période commencée au tournant des années 2000 où le concept de production sur le territoire français était quasiment considéré comme une hérésie. « J’aime à rappeler qu’il y 20 ans, en France, on produisait 10000 téléphones portables par jour et 50000 décodeurs par semaine. L’électronique française pesait beaucoup plus qu’aujourd’hui et c’était nettement plus facile de se faire entendre », regrette Eric Burnotte.

Et Pascal Fernandez de renchérir en précisant que « nous subissons de plein fouet la dérive du fabless qui, au tournant des années 2000, a transformé la France en un bureau d’études de l’électronique, et a délocalisé la production à l’autre bout du monde. Si bien qu’actuellement, l’Europe ne représente que 10% des semi-conducteurs achetés dans le monde (et la France environ 0,5%), alors que le marché européen des biens et produits contenant des composants représente entre 25 et 30% du marché mondial, ce qui traduit le déséquilibre important et le retard considérable pris par l’Europe en matière de production. »

Encore possible d’inverser la tendance

Eric Burnotte, président du Snese et directeur général d’Alliansys

La conclusion de cette table ronde est revenue à Eric Burnotte. « On a effectivement vécu dangereusement depuis trop longtemps en confiant un pan immense de notre industrie électronique à un seul pays, en l’occurrence la Chine. Et si la production électronique est désormais plus onéreuse en Europe et en France, ce n’est pas qu’une question de coût du travail, c’est aussi une question de volume. Car les coûts ne seraient pas si différents avec des volumes plus importants et en raisonnant en coût global. C’est l’histoire de l’œuf et de la poule. Il faut désormais rompre avec cette spirale négative pour en entamer une nouvelle qui soit cette fois vertueuse. Je suis raisonnablement optimiste, d’autant que l’électronique est désormais au centre des préoccupations de tous, même s’il aura fallu une crise inédite pour que cette prise de conscience ait lieu. Mais il va falloir aller très, très vite. »

Très attentive à ce qui s’est dit lors de cette table ronde, Julie Galland, sous-directrice de l’électronique et du logiciel au sein du service de l’économie numérique de la DGE (Direction Générale des Entreprises), a profité de la tribune qui lui était offerte pour saluer « le travail remarquable de la filière électronique » pour répondre aux problématiques soulevées ici. Elle a également rappelé les actions du gouvernement pour soutenir la filière électronique reconnue par l’Etat comme « un secteur stratégique de l’économie française » et l’un des « quatre secteurs prioritaires en matière de résilience et de relocalisation ».

Prise de conscience des pouvoirs publics

Ainsi, dans le cadre de l’appel à projets lancé l’été dernier par le gouvernement, plus de 214 projets électroniques ont été déposés et 100 M€ de soutien public ont été alloués pour un investissement total de 310 M€ dans le secteur de l’électronique, soulignant la belle mobilisation du secteur. Cela sans compter d’autres appels à projets dans des domaines applicatifs, comme l’aéronautique ou l’automobile, qui profitent largement à l’électronique. Le guichet réceptionnant les candidatures sera d’ailleurs ré-ouvert très prochainement et cela, jusqu’en septembre, a annoncé Julie Galland.

Julie Galland, sous-directrice Electronique et Logiciels à la DGE

Par ailleurs, cette dernière a également rappelé la signature récente de l’avenant au CSF (Contrat stratégique de filière) pour poursuivre la stratégie d’accélération en électronique, notamment dans le domaine de l’électronique de puissance pour l’automobile et de l’intelligence artificielle embarquée. Le CSF va par ailleurs mener un projet ambitieux avec les pouvoirs publics, notamment les ministères de l’enseignement supérieur et de l’éducation nationale, pour rénover les parcours de formation, faire éclore les talents de demain et ainsi mieux répondre aux besoins de l’industrie. La création d’au moins 3000 emplois directs est ainsi anticipée dans les trois prochaines années, précise-t-elle.

Mme Galland a évoqué enfin un appel à manifestation d’intérêt lancé en novembre pour une stratégie d’accélération nationale et européenne de l’industrie électronique. Cette initiative européenne prévoit un investissement important des Etats membres – à hauteur d’environ six milliards d’euros au total – dans la R&D et l’industrialisation, avec l’ambition de faire croître les capacités de production françaises d’environ 20 à 30% et ainsi de mieux fournir les marchés domestiques, notamment en matière d’électronique de puissance, de capteurs, de photonique, d’IoT, de connectivité sans fil, d’électronique embarquée, etc. Des décisions devraient être prises d’ici à la rentrée pour lancer des investissements dès la fin 2021 ou le début 2022.

Face à la situation de dépendance de la France et de l’Europe en matière de composants électroniques, et plus particulièrement de semi-conducteurs, situation mise en exergue par la crise sanitaire et accentuée par les tensions géopolitiques, Julie Galland prône le renforcement des atouts de la France dans le domaine de l’électronique, en particulier dans l’électronique de puissance, ainsi que le soutien à des technologies de rupture potentiellement très prometteuses. Et Mme Galland de citer l’exemple de la société Aledia dans le domaine des microLed.

Enfin, face aux problèmes que subit actuellement la chaîne d’approvisionnement, la représentante de la DGE prône la mobilisation et la solidarité de tous les acteurs du secteur pour travailler dans le même sens et limiter autant que possible les effets des problèmes actuels.

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