Dépassée dans la production de terminaux grand public autonomes (PC, smartphone, audio-vidéo), l’Europe tient encore crânement son rang dans les systèmes électroniques embarqués/professionnels. Pour rivaliser avec les Etats-Unis et la Chine sur ce créneau d’avenir, l’Europe devra néanmoins faire face à deux défis : affronter la concurrence de ces deux ogres et maîtriser la production en soutenant non seulement la R&D mais aussi l’industrialisation des technologies émergentes. Telle est l’enseignement de l’étude conduite par le cabinet Décision pour la DG Connect que vient de publier la Commission européenne.

Intitulée « Technologies émergentes dans les Composants et Systèmes Électroniques (CSE) -opportunités à venir », l’étude dresse tout d’abord un constat encourageant pour l’industrie électronique européenne.

En 2018, pour la première fois, la production mondiale de systèmes électroniques embarqués/professionnels a dépassé la production de systèmes électroniques autonomes/grand public (1026 milliards d’euros contre 992 milliards). La proportion de systèmes électroniques embarqués/professionnels atteint même environ 60% de la production totale de systèmes électroniques si l’on considère les infrastructures de télécommunication et les PC professionnels (data centers, serveurs, etc.), comme faisant partie des systèmes électroniques embarqués/professionnels, souligne le cabinet Décision.

Or, l’Europe est bien positionnée dans les systèmes embarqués/professionnels. En effet, en 2018, en matière de lieu de production, si l’Europe ne représente plus que 15% de la production mondiale de systèmes électroniques, cette proportion grimpe à 22% en considérant uniquement les systèmes électroniques embarqués/professionnels. Notamment, L’Europe produit e 27% de l’électronique automobile mondiale, devant la Chine (21%) et l’Amérique du Nord (17%). Pour l’électronique industrielle et la robotique – qui regroupe l’automatisation des usines, les tests & mesures, la domotique, les applications énergétiques, les applications solaires, l’éclairage électronique et l’électronique de transport (trains et bateaux)-, l’Union européenne constitue la troisième région du monde (20% de la production mondiale) après la Chine (27%) et l’Amérique du Nord (21%). L’Union européenne produit également 21,5% de l’électronique mondiale aérospatiale / défense / sécurité et constitue la deuxième région du monde après l’Amérique du Nord (41%), mais devant la Chine. Enfin, l’UE produit 19,3% de l’électronique médicale mondiale et constitue la troisième région du monde après l’Amérique du Nord (41%) et la Chine (20%).

Or, la croissance de l’industrie électronique mondiale sera tirée par les systèmes embarqués/professionnels au cours de la prochaine décennie, c’est-à-dire dans les segments où l’UE est en bonne position (la seule exception étant les PCs professionnels), analyse Décision.

La plupart des tendances actuelles en matière d’innovation, regroupées sous le terme « IoT » (Internet des objets), ont un impact sur les applications embarquées/professionnelles. En comparaison, les PC et les téléphones grand public ne bénéficient désormais que de très peu d’innovations. D’un point de vue technologique, la principale opportunité pour l’Union européenne au cours de la prochaine décennie peut donc être désignée sous le terme de ce que Décision appelle les « IoT industriels », c’est-à-dire la tendance des IoT ayant un impact sur les systèmes électroniques embarqués/professionnels.

Mais pour le cabinet d’études, cette opportunité est cependant associée à deux grands défis. Le premier est que l’Europe n’est pas le seul acteur à être bien positionné dans l’électronique embarquée/professionnelle : les États-Unis et la Chine sont déjà mieux positionnés dans la plupart des sous-segments. Par exemple, en 2018, la Chine comptait déjà pour 24-26% de la production mondiale d’électronique embarquée / professionnelle en matière de production, à comparer à 24-25% pour l’Amérique du Nord et 20-22% pour l’Europe.

Le deuxième défi concerne l’innovation technologique. La croissance de l’industrie électronique repose sur de nouveaux facteurs concurrentiels associés aux technologies émergentes et il est nécessaire que les industriels intègrent ces technologies émergentes afin de tirer profit de la croissance.

L’infographie ci-dessous détaille les technologies émergentes qui, selon le cabinet Décision, animeront les IoT industriels au cours de la prochaine décennie. Le rapport a étudié 18 technologies émergentes pour lesquelles l’UE semble être en mesure de rivaliser avec la Chine et les États-Unis en matière de R&D stricto sensu dans presque tous les domaines (à l’exception des innovations au niveau des semiconducteurs que sont : les technologies du More Moore, les technologies Beyond CMOS, le packaging avancé et dans une certaine mesure les mémoires avancées).

Or, il existe trois sous-segments innovants spécifiques de l’électronique embarquée/professionnelle où l’UE est clairement distancée par les États-Unis et/ou la Chine. Ces trois segments représentent trois opportunités supplémentaires pour les acteurs américains et chinois de gagner des parts de marché sur les acteurs de l’UE sur les applications d’électroniques embarquées/professionnelles au cours de la prochaine décennie : les PC professionnels et l’analyse des données, les infrastructures 5G (quoique l’étoile Huawei pâlit) et les batteries pour véhicules électriques (même si les Européens semblent s’activer au travers de l’Airbus des batteries).

Les États-Unis et la Chine se démarquent de l’Europe du point de vue de l’écosystème industriel

Si l’Union européenne est globalement bien positionnée en matière de R&D pour maîtriser les technologies clés à la base de la croissance du marché des systèmes embarqués/professionnels, elle souffre de faiblesse en matière de contrôle de la chaîne de valeur (nanoélectronique, analyse des données, logiciels). Mais surtout pour réussir le passage à la production, elle ne doit pas se contenter de développer son excellence technologique, mais elle doit soutenir l’industrialisation des nouvelles technologies, comme savent le faire les Etats-Unis et la Chine.

A contrario, l’UE apparaît en effet en très mauvaise position en matière de contrôle de la chaîne de valeur, c’est-à-dire au niveau de sa capacité à maîtriser la production des produits et services associés à la technologie émergente de bout en bout, sur le territoire de l’UE ou par l’intermédiaire d’acteurs européens. En fait, à l’exception des « Eléments sécurisés » hérités de son expertise dans la carte à puce, et dans une moindre mesure des capteurs intelligents et d’autres technologies sans chaîne de valeur mondiale clairement établie (Blockchain, edge IA, réseaux d’interconnexion photoniques et électronique organique-imprimable), les États-Unis et la Chine se démarquent de manière significative de l’UE du point de vue de l’écosystème industriel.

Ce constat met en évidence la nécessité pour l’UE de ne pas soutenir uniquement la R&D et la mise en place de lignes pilotes, mais de se concentrer sur l’industrialisation par le biais de mesures réglementaires, de mesures de soutien financier et de mesures de protectionnisme, le cas échéant, en s’appuyant sur les exemples fructueux des stratégies américaine, chinoise et sud-coréenne, conclut le cabinet d’études qui exhorte également l’UE à construire une souveraineté européenne de la donnée. A bon entendeur…

Télécharger le rapport « Technologies émergentes dans les Composants et Systèmes Électroniques (CSE) -opportunités à venir »