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Entretien avec Laurence Dassas, déléguée générale de la Fédération de l’Electronique Française

Entretien avec Laurence Dassas, déléguée générale de la Fédération de l’Electronique Française

Nommée en décembre dernier au poste de déléguée générale de la toute nouvelle Fédération de l’Électronique Française (FdEF), Laurence Dassas était présente à Paris lors de l’édition 2026 de Global Industrie début avril. L’occasion pour ViPress de faire plus ample connaissance avec la nouvelle figure de la FdEF et de l’interroger sur son parcours, le rôle et les ambitions de la Fédération, le poids de la FdEF au niveau européen, les tensions d’approvisionnement, le Cyber Resilience Act, ou encore les enjeux d’attractivité et de formation des métiers de l’électronique.

Pouvez-vous vous présenter et expliquer ce qui vous a amené à rejoindre la Fédération de l’Électronique Française ?

Laurence Dassas – J’ai passé l’essentiel de ma carrière dans l’électronique, une vingtaine d’années au total, d’abord dans l’électronique imprimée, puis huit ans chez X-Fab où j’ai notamment officié en tant que directrice de l’innovation et des partenariats. J’ai travaillé dans des environnements très variés : start-up, PME, grandes entreprises. Ce parcours m’a convaincue qu’il manquait en France une structure capable de défendre véritablement notre industrie électronique, d’une seule voix, tant au niveau national qu’européen. En observant ce qui se faisait en Allemagne, où mon équipe, basée là-bas, travaillait avec le ZVEI, un syndicat sectoriel extrêmement actif et bien structuré, j’ai réalisé l’absence criante d’un équivalent français. Quand ce projet de fédération m’a été proposé, j’ai immédiatement adhéré à l’ambition portée par ses fondateurs. Ce qui m’a également convaincue, c’est la dynamique collective et l’enthousiasme sincère des parties prenantes. Il y avait un besoin réel, longtemps évoqué mais jamais concrétisé, de fédérer ce qui était jusque-là un paysage fragmenté en plusieurs syndicats sans véritable cohérence d’ensemble.

Quel est le rôle concret de la Fédération vis-à-vis de l’État et des décideurs industriels ?

Laurence Dassas – La fédération est le bras opérationnel du Comité Stratégique de Filière (CSF) Électronique, dont le nouveau contrat a été signé en juillet dernier. Nous pilotons les groupes de travail et animons quatre axes prioritaires : le premier porte sur les compétences et l’attractivité des métiers ; le deuxième sur le maintien et le développement des capacités industrielles en France ; le troisième sur la fédération de l’ensemble de la chaîne de valeur, des fournisseurs en amont jusqu’aux grands donneurs d’ordre en aval, car l’électronique est présente dans absolument tous les secteurs industriels, ce qui nous fait dire que nous sommes « l’industrie des industries » ; le quatrième axe concerne l’innovation au service de l’environnement. Ce contrat nous donne également accès au Conseil National de l’Industrie. L’État, de son côté, est ravi de disposer enfin d’un interlocuteur unique et structuré, ce qui facilite considérablement le dialogue et la définition de stratégies cohérentes pour notre secteur.

Laurence Dassas était présente à l’édition 2026 du Salon Global Industrie, au sein du Village Electronique – © ViPress.net

Comment la Fédération peut-elle peser sur les décisions européennes, notamment sur le Chips Act ?

Laurence Dassas – Nous travaillons avec des organisations comme la Global Electronics Association pour porter nos positions au niveau européen, notamment sur la préférence européenne, l’intelligence artificielle, et les nouvelles réglementations. Sur le Chips Act, dont la phase deux est actuellement en discussion, nous défendons les intérêts de notre filière et de nos adhérents. Nos positions sont les suivantes selon les segments : pour les semi-conducteurs, la priorité est de stimuler la demande et de soutenir la production en Europe pour rester compétitifs ; pour les sous-traitants (EMS) et les fabricants de circuits imprimés, il s’agit surtout de s’assurer que les acteurs industriels s’approvisionnent en priorité en France et en Europe avant de se tourner vers l’étranger. On parle beaucoup des semi-conducteurs, mais la filière inclut aussi les composants passifs, les circuits imprimés, l’assemblage de cartes et l’électronique imprimée, pour lesquels la France dispose d’un savoir-faire et d’un tissu industriel dense, réparti dans différentes régions, qu’il faut absolument valoriser. 

Quels sont les risques liés aux tensions d’approvisionnement, notamment sur les mémoires et les matières premières ?

Laurence Dassas – C’est un sujet de préoccupation croissante. Actuellement, les fabricants de mémoires concentrent leur production sur les composants dédiés à l’IA, ce qui crée une rareté et une flambée des prix pour les autres applications. Ce phénomène pourrait s’étendre à d’autres composants et fragiliser l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. À cela s’ajoutent des risques géopolitiques : la question de l’hélium, dont une part significative de la production mondiale provient du Qatar, est un exemple concret de dépendance qui pourrait avoir un impact important sur la fabrication de semi-conducteurs si les tensions persistent. L’énergie est également une contrainte majeure, particulièrement pour les industries grandes consommatrices en Asie. Mais au-delà des pénuries elles-mêmes, c’est l’incertitude qui paralyse les décisions d’investissement. C’est pourquoi l’un des projets inscrits dans notre Contrat Stratégique de Filière est la création d’un observatoire et d’une cartographie des approvisionnements, permettant de détecter les signaux faibles et d’anticiper les crises plutôt que de les subir.

Depuis votre nomination en tant que déléguée générale de la FdEF en décembre dernier, vous avez réalisé de nombreuses visites chez les adhérents de la Fédération. Quels sont les principaux problèmes remontés par les adhérents lors de vos déplacements sur le terrain ?

Laurence Dassas – Le sujet numéro un, sans hésitation, c’est les compétences et l’attractivité des métiers. Dès que je pose la question aux dirigeants que je rencontre, la difficulté à recruter des profils avec les bonnes compétences techniques ressort immédiatement. Et cela concerne tous les niveaux de formation, du bac+2 au bac+5. Le problème est structurel : les jeunes qui réalisent un bac+2 cherchent généralement à poursuivre vers des études plus longues ou s’orientent vers le management plutôt que vers les métiers techniques de terrain. Par ailleurs, les formations spécialisées manquent d’enseignants qualifiés, et les industriels eux-mêmes ont un rôle à jouer pour aller à la rencontre des jeunes dans les collèges, voire dès la primaire, pour rendre ces métiers visibles et attractifs. Le deuxième sujet majeur est la capacité à maintenir et développer la production en France face à une concurrence de plus en plus forte, qu’elle vienne d’Asie ou des États-Unis. Nos adhérents nous demandent de porter cette voix auprès de l’État et des institutions européennes.

Laurence Dassas a récemment reçu Miin Wu, Pdg et fondateur du fabricant taiwanais de mémoires Macronix, dans les locaux de la FdEF à Paris – © FdEF / ViPress.net

Comment la Fédération s’attaque-t-elle concrètement au problème d’attractivité et de formation ?

Laurence Dassas – Nous avons créé un groupe de travail dédié à l’emploi et aux compétences, qui réfléchit à des actions structurantes. Il s’agit notamment de mieux recenser et valoriser les formations existantes, d’attirer davantage de jeunes vers les filières techniques, et d’améliorer la représentation des femmes, qui restent très minoritaires dans nos métiers. Cela alors que la présidente [Frédérique Le Grevès, ndlr] et la déléguée générale de la Fédération sont toutes deux des femmes, ce qui envoie un signal fort. Des initiatives comme « l’Année de l’Ingénierie » lancée par l’Académie des Technologies vont dans le bon sens : elles permettent à des professionnels d’aller témoigner de leur parcours dans les établissements scolaires. Mais le grand chantier reste de coordonner toutes ces initiatives dispersées, de les recenser et de les amplifier. Il faudrait également mieux sensibiliser les jeunes déjà dans des cursus électroniques à la réalité et à la richesse de cette industrie, qu’ils connaissent souvent peu au moment d’entrer dans le monde professionnel.

Qu’en est-il du Cyber Resilience Act (CRA) et de ses implications pour la filière ?

Laurence Dassas – Le CRA est une réglementation européenne qui imposera, à partir de 2027, l’intégration de fonctions de cybersécurité dans un certain nombre de sous-systèmes électroniques. C’est un sujet encore peu discuté dans la filière, mais qui aura des implications importantes. Intégrer des briques de cybersécurité dans des composants électroniques n’est pas trivial, d’autant que les cycles de qualification dans notre secteur, notamment pour les semi-conducteurs, peuvent prendre plusieurs années. Si une modification de design est nécessaire, le délai de qualification peut repousser la mise sur le marché bien au-delà de 2027, ce qui rend l’échéance très serrée. Nous avons organisé une visite au CEA-Leti, qui dispose d’experts de très haut niveau sur ces sujets, et nous allons travailler en lien avec ces organismes de recherche pour aider nos adhérents à anticiper et à franchir cette étape. Les fabricants de semi-conducteurs commencent à communiquer sur le sujet, mais le cadre réglementaire reste encore à finaliser. Une première version de la réglementation devrait être proposée en fin d’année.

Quelles sont les ambitions de la Fédération en matière d’événements sectoriels ?

Laurence Dassas – Nous soutenons activement l’organisation d’un nouvel événement technique centré sur la carte électronique, porté par WE Network, Iftec et Inventec, prévu en novembre de cette année. Nous souhaitons en faire progressivement un événement européen de référence. Mais notre ambition à plus long terme est plus grande encore : créer un grand salon de l’électronique en France, comparable à l’Electronica de Munich, qui fait cruellement défaut dans notre pays. Les tentatives passées comme RF&Hyper dans les années 2000, puis Enova, n’ont pas réussi à s’installer dans la durée, souvent par manque d’identité claire ou de dynamique suffisante. Nous pensons que les conditions sont aujourd’hui réunies pour réussir ce projet, à mesure que la Fédération gagne en visibilité et en légitimité. C’est une ambition forte, mais c’est précisément ce type d’ambition qui nous anime.

Où en est la Fédération en termes de représentativité et de développement ?

Laurence Dassas – La Fédération compte aujourd’hui 250 adhérents, mais nous estimons qu’il y a en France entre 200 et 300 rien qu’en sous-traitance électronique, sans compter tous les autres acteurs de la chaîne. Notre base potentielle est donc bien plus large, et nous travaillons à nous faire connaître davantage. La filière représente environ 80 000 emplois directs en France. Nous bénéficions d’un soutien fort de l’État et de toutes les parties prenantes, qui expriment leur soulagement de disposer enfin d’un interlocuteur unique et cohérent. La dynamique est réelle, et il nous appartient de l’entretenir et de l’amplifier. C’est notre responsabilité collective.

Propos recueillis par Pascal Coutance

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