Selon la Cour des comptes, la France investit massivement dans les semiconducteurs mais sans cap précis
Avec 8,7 Md€ d’aides publiques programmées entre 2018 et 2025, la France soutient sa filière microélectronique, mais sans cartographie claire de ses besoins ni objectifs chiffrés par type de puces, alerte la Cour des comptes. Le projet Liberty, associant ST et GlobalFoundries, est notamment cité en exemple pour illustrer à la fois les ambitions et les fragilités du dispositif d’aides publiques. Le juge des comptes publics veut que la France rectifie le tir dès cette année.
Dans un rapport de 118 pages publié hier soir et disponible en cliquant ce lien, la Cour des comptes a, pour la première fois, fait un point sur les aides à la filière des semi-conducteurs en France. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’institution n’est pas tendre avec la manière dont le soutien apporté par l’Etat et les collectivités à l’industrie de la microélectronique française est structuré. Pour illustrer son propos, la Cour des comptes cite notamment l’exemple du projet Liberty, associant STMicroelectronics et GlobalFoundries à Crolles, qui, selon elle, illustre à la fois les ambitions et les fragilités du dispositif d’aides publiques.
Un secteur sous tension mondiale
Avant d’entrer dans le vif du sujet, la Cour des comptes rappelle que la microélectronique est l’un des trois secteurs industriels affichant le plus fort ratio de R&D des entreprises rapportée à leur chiffre d’affaires, tandis que le ratio d’investissement de ce secteur atteint 20%, contre 7% en moyenne pour l’industrie. Une intensité capitalistique qui explique la course aux subventions publiques engagée par toutes les grandes puissances (voir tableau ci-dessous), selon l’organisme chargé de l’audit des comptes publics, qui précise que l’Europe ne représente que 7% de la production mondiale de puces et reste quasiment absente du segment des puces les plus avancées, indispensables à l’IA.
Notre continent conserve néanmoins des positions de leader dans certains créneaux comme l’automobile, la fourniture d’équipements de lithographie via le Néerlandais ASML (seul au monde à maîtriser cette technologie), et trois centres de recherche d’excellence dont le CEA-Leti en France.

© Cour des comptes
La France : une filière solide mais concentrée
La Cour des comptes donne également des chiffres sur la filière microélectronique française. Celle-ci regroupe ainsi une centaine d’entreprises et 53 600 salariés. Et avec un chiffre d’affaires de 18,2 Md€ (pour l’année 2022), elle représente 11% de la production européenne de semi-conducteurs et se distingue par un excédent commercial (1,8 Md€ en 2024). Par ailleurs, cinq entreprises, dont STMicroelectronics, concentrent 85% de la production. A noter enfin qu’entre 2018 et fin 2024, le chiffre d’affaires de la filière a progressé de 46% en France (contre 35 % à l’échelle mondiale), « signe de dynamisme réel, en dépit du retournement conjoncturel amorcé en 2023 ».
Des soutiens publics « hors norme », mais peu conditionnés et mal suivis
Sur 2018-2025, la Cour des comptes a recensé 8,7 Md€ d’aides publiques programmées – qualifiées de « hors norme » –, dont 5 Md€ effectivement versés (voir tableau en bas de cet article). L’État en assure l’essentiel (7,7 Md€ programmés), complété par des fonds européens (715 M€) et des collectivités territoriales (219,5 M€). Ces montants figurent « parmi les plus élevés jamais accordés dans l’histoire de la politique industrielle française », selon le juge des comptes publics. Pourtant, contrairement aux États-Unis, au Japon ou en Chine, ces aides comportent peu de conditionnalités en termes de production nationale ou d’emploi, et prennent rarement la forme d’avances remboursables. La Cour recommande de corriger ce point dès 2026.
Le cas Liberty, le projet entre ST et GlobalFoundries
Le projet Liberty, vitrine de cette stratégie, illustre à la fois les ambitions et les fragilités du dispositif. Déployé à Crolles pour un investissement total annoncé de 7,5 Md€, il associe STMicroelectronics et l’Américain GlobalFoundries avec pour objectif de doubler les capacités françaises de production de puces d’ici 2028. La France y consacre 2,9 Md€ de subventions. Mais la Cour déplore qu’à fin juin 2025, GlobalFoundries n’avait toujours pas démarré sa part du projet, fragilisant ainsi l’ensemble du dispositif sans qu’aucun mécanisme juridique ne permette à l’État de contraindre le partenaire américain à tenir ses engagements.
Les préconisations de la Cour des comptes
L’institution de contrôle des finances publiques fustige l’absence de cartographie précise de l’offre et de la demande de composants électroniques, qui prive l’État d’une vision claire pour orienter ses choix : quel type de puces produire ? Quels marchés cibler ? Quelle place dans la chaîne de valeur occuper ? En conséquence, la Cour recommande, dès cette année, d’établir une cartographie des aides publiques versées chaque année aux entreprises de la filière microélectronique, de fixer des objectifs chiffrés par type de puces, en cohérence avec les stratégies des autres États membres, et de privilégier les avances remboursables, en tenant compte de la maturité technologique et des enjeux d’attractivité des projets.
Par ailleurs, la gestion des aides reste lourde. La Cour cite notamment l’exemple d’entreprises ayant parfois attendu trois ans entre le dépôt d’un projet et sa contractualisation dans le cadre des PIIEC, ce qui pénalise essentiellement les PME innovantes. De même, sur le plan environnemental, l’institution note que des efforts existent mais qu’ils demeurent dispersés et peu coordonnés à l’échelle de la filière.
Bref, face à une compétition mondiale où ni la France ni aucun État européen ne peut rivaliser seul avec les soutiens américains ou chinois, la Cour des comptes appelle à une stratégie plus lisible, mieux pilotée et davantage articulée à l’échelle européenne.

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