Entretien exclusif avec Benoit Schmitt, CEO et cofondateur de Watt & Well
Spécialiste de l’électronique de puissance appliquée aux secteurs du pétrole, du spatial et des bornes de charge, cette PME française mise désormais sur le stockage stationnaire d’énergie (BESS) et sur l’alimentation des data centers en 800 VDC, poussée par Nvidia, qui font figure de marchés en forte croissance et d’enjeux géopolitiques majeurs. Face à la concurrence chinoise, de plus en plus qualitative, l’entreprise mise sur la qualité de service et son ancrage européen pour se différencier. Une politique de R&D massive (30% du CA) complète sa stratégie.
Pouvez-vous vous présenter et expliquer la genèse de votre société ?
Benoit Schmitt – Je suis ingénieur de formation et j’ai débuté ma carrière chez Schlumberger, dans le forage pétrolier. J’y ai travaillé dix ans, d’abord à Houston puis en France, sur des robots tubulaires déployés dans les puits de pétrole pour optimiser le forage. C’est là que j’ai développé une expertise en électronique de puissance, la discipline qui traite de la conversion de l’énergie électrique, en pilotant des moteurs, des alimentations, en modifiant des bus de tension.
Après dix ans, la fibre entrepreneuriale a pris le dessus. Avec mon associé Raul Iglesias, plus orienté technologie, nous avons fondé la société fin 2007 (dépôt officiel en décembre), avec un démarrage réel en avril 2008, au sein d’un incubateur de l’École Centrale. Au début, nous faisions uniquement du conseil, d’où le nom initial incluant « consulting », en accompagnant des clients sur la conception de cartes d’électronique de puissance. Notre premier client naturel était Schlumberger, qui nous connaissait bien, mais dès le départ notre ambition était de nous diversifier.

Les fondateurs de Watt & Well : Raul Iglesias, directeur technique, et Benoit Schmitt, directeur général – © Watt & Well
Comment avez-vous évolué du conseil vers la production, et quels secteurs avez-vous adressés ?
Benoit Schmitt – La diversification a été longue, car les clients ne nous attendaient pas. Le premier grand débouché a été le secteur des véhicules électriques, notamment à travers une collaboration très enrichissante avec le groupe Renault, alors fer de lance du véhicule électrique. Nous avons développé ensemble une dizaine de concepts de chargeurs embarqués en quelques années, à Guyancourt. Cette expérience nous a donné une solide expertise sur les chargeurs de véhicules électriques.
À partir de là, nous avons voulu changer de modèle : produire nos propres équipements plutôt que de concevoir ceux des autres. Nous avons d’abord lancé des produits pour le secteur pétrolier, en particulier des cartes électroniques, commercialisés quasi exclusivement à l’export, aux États-Unis et en Norvège. Puis, fort de notre expérience sur les chargeurs, nous nous sommes tournés vers l’infrastructure de charge pour véhicules électriques, c’est-à-dire les bornes de charge rapide. En 2016, nous avons lancé nos premiers modules de puissance de 25 kW pour ce marché, en vendant notamment à DBT, fabricant français de bornes de charge. Nous avons également ouvert une filiale à Houston cette même année, qui représente aujourd’hui environ 40% de notre chiffre d’affaires avec une dizaine de personnes dédiées à la vente et au support technique.
Comment êtes-vous entrés dans le secteur spatial, qui semble a priori très éloigné de vos autres activités ?
Benoit Schmitt – Nous avons été sollicités par ce qui est devenu Ariane Group – à l’époque une entité liée à Safran – parce que nous étions reconnus comme experts en électronique de puissance. Ils avaient besoin de bancs de test pour des moteurs cryogéniques, ce que nous savions faire. Puis ils nous ont demandé de réfléchir à un système de contrôle moteur hautement fiable, avec redondance intégrée, capable de ne jamais tomber en panne. Nous avons proposé une solution sur le papier, en sachant que l’implémentation serait complexe. Quelques mois plus tard, ils nous ont demandé de la réaliser pour Ariane 6.
C’était audacieux de notre part, et honnêtement peu raisonnable : nous avions largement sous-estimé la complexité technique et méthodologique qui nous attendait. Le projet a démarré en 2016 et s’est achevé en 2023-2024. Le résultat est un produit exceptionnel car intégrer deux systèmes redondants dans un seul boîtier, c’est extrêmement rare dans l’industrie. Le vol inaugural d’Ariane 6 a eu lieu en juillet 2024, et nous produisons désormais onze unités par an pour ce programme. Ce projet nous a coûté cher en investissements propres, mais il nous a énormément fait grandir en termes de processus, de qualité, d’exigence, et constitue une carte de visite exceptionnelle auprès de tous nos interlocuteurs, qu’ils soient clients, salariés ou fournisseurs.
Quels sont aujourd’hui vos quatre grands marchés et comment se répartit votre chiffre d’affaires ?
Benoit Schmitt – Nous opérons sur quatre lignes de produits : le pétrole (environ 30% du chiffre d’affaires), le spatial (environ 15%, avec une ambition de renforcement vers la défense), et ce que nous appelons désormais nos « Green Technologies », qui regroupent les bornes de charge rapide pour véhicules électriques et le stockage stationnaire d’énergie (BESS, Battery Energy Storage Systems), soit plus de 50% de l’activité. Nous avons fusionné ces deux dernières lignes car les technologies convergent fortement : les mêmes modules de puissance servent les deux applications et nos clients eux-mêmes mènent de plus en plus des projets hybrides combinant borne de charge et stockage local. Nous pensons que cette part « Green Technologies » atteindra 60 à 70% dans trois ans, tant la dynamique de ces marchés est forte.
Comment vous différenciez-vous face à la concurrence, notamment chinoise, sur le marché des bornes de charge et du stockage ?
Benoit Schmitt – C’est notre principal défi concurrentiel. Sur ces marchés, nous faisons face à des fabricants chinois capables de produire cent fois plus que nous, à des prix très compétitifs. Et la qualité de leurs meilleurs produits est aujourd’hui comparable à celle des produits européens. Pourtant, plusieurs éléments jouent en notre faveur. D’abord, les clients européens ont une préférence culturelle et stratégique pour travailler avec des fournisseurs européens : ils y voient une question de valeurs, de conditions de travail, mais aussi de sécurité d’approvisionnement. Ensuite, et c’est notre argument décisif, la qualité de service que nous offrons est sans commune mesure avec celle d’un fabricant chinois lointain.
Nous intervenons très tôt dans les projets, en codesign avec nos clients, pour accompagner la conception de leur prochaine génération de bornes ou de systèmes de stockage. Nous aidons à diagnostiquer les problèmes d’intégration, nous faisons évoluer nos produits selon leurs besoins. Nos enquêtes clients le confirment : c’est cette qualité de service qui revient systématiquement comme facteur différenciant.
Quelles sont les caractéristiques du stockage stationnaire (BESS) et pourquoi est-ce un marché stratégique pour vous ?
Benoit Schmitt – Le BESS (Battery Energy Storage System) désigne de grands systèmes de stockage d’énergie fixes – typiquement des conteneurs remplis de batteries – connectés au réseau électrique. Leur rôle est d’absorber l’énergie quand elle est excédentaire (lors de forte production solaire ou éolienne, voire à prix négatif) et de la restituer en moins d’une seconde lors des pointes de consommation ou des baisses de production renouvelable. C’est l’outil de flexibilité électrique le plus réactif qui existe, bien plus rapide que les barrages hydrauliques (STEP). Ce marché connaît une expansion mondiale très rapide aux États-Unis, en Europe, en Chine, en Australie, au Moyen-Orient, portée par la chute du prix des batteries (comme le solaire avant eux) et par le déploiement massif des énergies renouvelables, qui rendent le réseau moins stable.
Nos modules de puissance, qui convertissent l’énergie entre le réseau et les batteries, sont au cœur de ces systèmes. Nous proposons une architecture modulaire et hautement innovante, avec des convertisseurs atteignant 500 kW, conçus pour être assemblés en très grand nombre sur un site. Un acteur européen majeur nous a déjà commandé l’équivalent de 1,5 GW de ces convertisseurs avant même la certification finale du produit, ce qui témoigne de la confiance dans notre solution. La puissance déployée représenterait l’alimentation d’environ un million de foyers.

Watt & Well estime que les technologies liées au stockage stationnaire d’énergie doivent être considérées comme stratégiques et produites en Europe – © Watt & Well
Pourquoi le stockage stationnaire est-il aussi perçu comme un enjeu de souveraineté ?
Benoit Schmitt – Parce que ces systèmes sont pilotables à distance. Un acteur malveillant qui contrôlerait des milliers de conteneurs de stockage dispersés sur un réseau électrique aurait théoriquement la capacité de provoquer un blackout, comme on a pu le voir avec la panne en Espagne en avril 2025, qui n’a pas nécessité des puissances considérables pour déstabiliser le réseau. Si ces équipements sont fabriqués en Chine ou aux États-Unis, et que les relations géopolitiques évoluent, la capacité d’éteindre un réseau national devient une arme réelle.
C’est pourquoi nous défendons activement, notamment auprès de la DGE (Direction Générale des Entreprises) et dans le cadre du règlement européen NZIA (Net Zero Industry Act), l’idée que ces technologies doivent être considérées comme stratégiques et produites en Europe. Nous sommes nativement fabricants en France, avec une majorité de fournisseurs français et européens. C’est une position qui nous différencie fondamentalement et qui pourrait prendre une valeur considérable si l’Europe décide de protéger ces filières, comme elle commence à le faire.
Quelle est votre stratégie en matière de R&D, et comment se manifeste-t-elle dans vos effectifs ?
Benoit Schmitt – Nous investissons environ 30% de notre chiffre d’affaires en R&D, ce qui est colossal, la moyenne industrielle se situant entre 5 et 10%. Cela reflète notre conviction que l’innovation est notre principal avantage concurrentiel. Sur 120 collaborateurs, nous comptons environ 40 à 50 ingénieurs et docteurs, dont une dizaine de docteurs. Nous n’en recrutions pas au départ, puis les sujets sont devenus plus complexes et nous avons progressivement constitué cette équipe. La quasi-totalité de la R&D est concentrée à Massy, à l’exception de la R&D pétrolière. Nous venons d’ouvrir un laboratoire d’essai à Saint-Estève-Janson, près de Pertuis, pour pouvoir tester des systèmes jusqu’à 1 MW, une capacité rare en France dans notre secteur. Ce laboratoire est distinct du site de production pour des raisons de sécurité, et nous attendons encore le raccordement EDF au mégawatt, ce qui illustre la lenteur des démarches de ce type.
Quelles sont les technologies de semi-conducteurs que vous utilisez, et quelle est votre vision sur leur évolution ?
Benoit Schmitt – Nous sommes des adeptes convaincus du carbure de silicium (SiC), que nous avons commencé à tester dès 2011 pour Schlumberger, à une époque où les composants coûtaient cent fois leur prix actuel et offraient des performances bien inférieures. Schlumberger s’y intéressait pour sa capacité à fonctionner à haute température dans les puits profonds. Cet apprentissage précoce nous a permis de déployer rapidement le SiC dans nos produits pétroliers, puis dans nos modules pour bornes de charge, avec une longueur d’avance sur le marché. Nous avons aussi étudié le GaN (nitrure de gallium) dès 2014, mais sans y trouver encore suffisamment de valeur différenciante pour nos applications de puissance, même si nous pensons qu’il entrera chez nous par le spatial, pour ses propriétés de résistance aux radiations et de miniaturisation.
Quel est le prochain grand enjeu technologique sur lequel vous vous positionnez ?
Benoit Schmitt – Deux sujets se dessinent. Le premier est immédiat : l’alimentation des data centers en courant continu à 800 volts, une rupture annoncée par Nvidia qui exige que ses futurs serveurs, qui consommeront jusqu’à 1 MW par baie, soient alimentés en continu haute tension plutôt qu’en alternatif via des UPS [alimentations sans interruption, NDLR] classiques. Nos modules, développés pour les BESS et les bornes de charge, sont déjà compatibles avec cette architecture, ce qui nous place en position favorable face à des acteurs comme Schneider ou Legrand, dont les produits sont historiquement construits autour de l’alternatif.
Le second sujet, à plus long terme (horizon 2029-2032), est celui des transformateurs à état solide (SST, Solid State Transformers) : remplacer les transformateurs haute tension traditionnels, inchangés depuis un siècle et consommateurs de cuivre et de fer, par de l’électronique de puissance capable de se connecter directement au réseau moyenne tension (20 000 volts). Ce concept, aujourd’hui quasi inexistant en produit industriel, est perçu par tous les grands acteurs, tels que Schneider, les équipementiers data center et les fabricants de bornes de charge, comme la prochaine révolution du secteur. Nvidia lui-même structure sa feuille de route autour de ce changement. Nous avons commencé à développer cette technologie et c’est clairement notre prochain grand cap.

Poussée par Nvidia, l’alimentation des data centers en courant continu à 800 volts constitue une rupture technologique sur laquelle est déjà engagé Watt & Well – © Watt & Well
Quels sont les défis financiers et opérationnels récents de la société ?
Benoit Schmitt – Nous avons connu une croissance rapide, passant de 5 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2022 à 18 M€ en 2024. Malheureusement, 2025 a marqué un coup d’arrêt involontaire : notre principal client dans les bornes de charge n’a pas réussi à boucler son tour de table dans un contexte moins favorable : décalage des obligations européennes sur les véhicules électriques, rentabilité insuffisante des réseaux de bornes déployés. Ce manque à gagner a représenté 11 M€ pour nous : nous aurions dû atteindre 25 M€, nous avons fini à 14. Cela avec 120 collaborateurs et une structure de coûts conséquente.
Nous repartons toutefois avec confiance grâce aux contrats signés dans le stockage stationnaire. La question de l’outil industriel se pose sur le dimensionnement de l’investissement à réaliser dans une capacité de production plus importante en Région Sud et sur le niveau d’automatisation à atteindre pour soutenir la forte montée en volumes qui a été amorcée. C’est une réflexion en cours, d’autant que le contexte NZIA pourrait valoriser davantage notre ancrage manufacturier français.
Propos recueillis par Pascal Coutance


