« L’électronique française manque cruellement de formateurs académiques »
Essentielles à la souveraineté numérique, l’électronique et la microélectronique françaises souffrent d’un recul de la formation universitaire. En à peine quinze ans, elle a perdu près de 40% de ses enseignants. Le GIP-CNFM (Groupement d’intérêt public « Coordination nationale de la formation en microélectronique et en nanotechnologies ») appelle à soutenir les formateurs, les formations spécialisées et la recherche pour répondre aux besoins croissants du secteur. Il y a urgence.
Par le Professeur Olivier BONNAUD, directeur général du GIP-CNFM
Coordination nationale de la formation en microélectronique et nanotechnologies
Suite au rapport de la Cour des comptes sur les dépenses du domaine des semi-conducteurs, de la microélectronique et de ses applications, il est opportun d’alerter la communauté nationale et les plus hautes instances décisionnelles sur la situation de l’écosystème industriel, de recherche et de formation national. Celui-ci inclut les entreprises des semi-conducteurs (fabricants et intégrateurs), les entreprises des systèmes électroniques utilisant les composants élémentaires et les circuits intégrés, les centres de recherche, de développement et d’industrialisation, mais également les structures de formation d’employés de tous niveaux, du collège au doctorat, de la formation tout au long de la vie, voire de la reconversion de spécialistes de domaines sociétaux en phase de décroissance.

Rencontre organisée par la FdEF, le CEA-LETI et le GIP-CNFM sur l’importance de la microélectronique, au CEA-LETI à Grenoble – © GIP-CNFM
Cette énumération apparaît un peu longue et fastidieuse, mais, en pratique, elle met en évidence la cohérence de toutes ces activités pour disposer d’un domaine de développement national cohérent sur toute la chaîne d’approvisionnement (« supply chain »). Cette démarche peut s’inscrire en parallèle de celle de la nouvelle Fédération de l’Électronique Française, dont les objectifs sont convergents avec ceux présentés ci-dessous.
Il peut être rappelé que ce domaine devient l’une des priorités au niveau mondial dans la mesure où tous les grands projets du numérique font appel à la microélectronique. La croissance exponentielle de cette activité pourrait entraîner une consommation d’énergie électrique supérieure à la capacité mondiale de production. C’est donc grâce à de nombreux projets innovants visant à réduire la consommation de tous les objets numériques, aussi bien chez les usagers que dans les centres de données, que cette impasse énergétique pourrait être évitée.
Dégradation progressive du potentiel de formation universitaire national
En tant que coordonnateur de la formation nationale en microélectronique (le GIP-CNFM), je souhaite alerter les décideurs au plus haut niveau sur l’évolution actuelle du secteur de la formation. Ce réseau a pour mission première de former des techniciens, ingénieurs et docteurs dans le domaine élargi de la microélectronique, en leur apportant des compétences et un savoir-faire acquis sur des plateformes dédiées.
Ce réseau bénéficie d’un contrat pluriannuel avec la Direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle (DGESIP), qui lui permet d’assurer sa mission de coordination des actions ainsi que la gestion de projets nationaux comme l’AMI-CMA INFORISM, dont il est chef de file, et l’AMI-CMA ASTEERICS, Centre de compétences français piloté par le pôle de compétitivité Minalogic, dont le GIP-CNFM est partenaire.
Le premier point à mettre en avant est l’accroissement indispensable des compétences pour répondre aux métiers d’avenir dans un secteur en évolution très rapide, soumis à une concurrence internationale intense. La mise en place de projets dans le cadre de France 2030 (AMI-CMA), destinés aux compétences et aux métiers d’avenir, constitue une initiative qui répond à ce besoin, à condition que les projets retenus soient effectivement orientés vers le développement des compétences et l’augmentation du nombre de personnes formées, en adéquation avec les besoins des centres de recherche et des entreprises.
Or, force est de constater que les projets retenus dans ce cadre sont majoritairement orientés vers la sensibilisation et l’attractivité, certes importantes, mais beaucoup moins vers la formation aux compétences et, en particulier, au savoir-faire indispensable dans ce domaine de l’ingénierie.
L’apprentissage du savoir-faire sur des plateformes techniques et technologiques dédiées, thème central du réseau national de la microélectronique et des nanotechnologies, nécessite un engagement important des établissements de formation, principalement les universités et les écoles d’ingénieurs. Ceux-ci doivent maintenir, voire renforcer, la place de la microélectronique dans leurs maquettes pédagogiques, avec une forte composante de formation pratique.
Or, dans le contexte actuel de réduction continue des ressources de fonctionnement, les maquettes pédagogiques de ce domaine ont de plus en plus tendance à se déliter au profit de formations plus théoriques, nécessitant moins d’activités pratiques sur plateformes et davantage orientées vers les compétences dites « douces » (« soft skills »), donc moins techniques et technologiques. La stratégie de recrutement de ces établissements s’en trouve ainsi orientée vers des profils de formateurs qui s’éloignent progressivement des besoins en spécialistes de la microélectronique.
Ainsi, la formation en microélectronique a perdu, en moins de quinze ans, près de 40% de sa communauté enseignante dans l’enseignement supérieur. En effet, dans le cadre de leur autonomie, les établissements préfèrent souvent convertir les postes à caractère technique et technologique de l’ingénierie, lorsque cela est possible, en postes rattachés à des domaines plus théoriques nécessitant moins de moyens techniques, souvent très coûteux, au profit de disciplines comme le numérique, la cybersécurité ou l’intelligence artificielle.
La conséquence évidente est la difficulté à accroître le vivier de personnes formées pour les entreprises, les centres de recherche et même les établissements d’enseignement. La formation devient ainsi le maillon faible de la chaîne d’approvisionnement.
Par ailleurs, comme cela a été indiqué dans le rapport de la Cour des comptes, lorsque de bons candidats obtiennent malgré tout des diplômes et des compétences dans ce domaine, l’absence d’offres d’emploi dans les structures académiques les pousse à s’expatrier, ce qui accentue la diminution du vivier, déjà très affaibli, du corps professoral. À cela s’ajoute la nature cyclique de l’activité des entreprises, qui crée un décalage entre les besoins du marché de l’emploi et les flux de diplômés.
Actions incitatives nécessaires
Dans le cadre des efforts déployés par les pouvoirs publics, il convient également de soutenir cet axe d’action prioritaire, alors même que des investissements importants ont déjà été réalisés dans les grands équipements, notamment les salles blanches, ainsi que dans les actions de sensibilisation.
Il serait urgent que des actions incitatives à finalité pédagogique soient mises en œuvre afin de :
- promouvoir des enseignants de qualité avant qu’ils n’aient fui notre communauté nationale, sachant que certaines carrières sont bloquées depuis des années malgré des compétences reconnues au niveau international ;
- soutenir les établissements créant de nouveaux modules spécialisés s’inscrivant dans les compétences et les métiers d’avenir du domaine ;
- faciliter le recrutement de formateurs dans les formations spécialisées grâce à l’attribution de postes ciblés thématiquement ;
- organiser des séminaires de formation de formateurs, avec une expérience sur les plateformes existantes et/ou en évolution du réseau national CNFM, afin de les rendre opérationnels dès leur recrutement ;
- relancer les activités de recherche avec de jeunes chercheurs, sachant que cette mission s’inscrit parmi les missions fondamentales des enseignants-chercheurs. Cette recherche s’effectue principalement en lien avec les entreprises du secteur. Elle constitue donc également un levier favorable à l’innovation à moyen terme et un soutien à une recherche souveraine sur le long terme ;
- poursuivre les actions d’attractivité en y intégrant davantage d’expériences pratiques sur des plateformes innovantes orientées vers les métiers d’avenir.
En espérant que ces recommandations seront suivies d’effets dans un délai relativement court compte tenu de l’urgence.


